Dans la chaleur de la nuit

by - avril 29, 2018


DANS LA CHALEUR DE LA NUIT
de Norman Jewison

La première fois que j'ai entendu parler de ce film, c'est dans l'excellent I am not your negro. On y racontait combien l’accueil de ce film, qui est bardé de récompenses, et est un plaidoyer contre la crétinerie et l'horreur de la ségrégation, fut mitigé de la part de la population afro américaine. Du coup je ne savais pas trop à quoi m'attendre en le regardant, et je pense que s'il ne nous avait pas été conseillé on ne lui aurait pas donné sa chance.

Dans une petite ville du Mississippi, un riche industriel qui construisait une entreprise qui allait créer des centaines d'emplois, est retrouvé assassiné. Dans la recherche d'un coupable un agent fait le tour des points chauds et arrête un homme noir qui attend sa correspondance à la gare. Il est richement vêtu et a une grosse somme d'argent sur lui. Il est considéré comme le coupable idéal jusqu'à ce que le chef de la police se décide à appeler le numéro qu'il demande et apprenne qu'il est inspecteur de la police criminel, et le meilleur de sa circonscription.
Ce film est avant tout un thriller, de facture correcte mais déjà vu. Une personnalité est tuée. La police locale n'est pas de taille à mener l’enquête. Le vieux flic du coin, qui a un gros problème de testostérone se retrouve a faire équipe avec le petit jeune bien plus intelligent que lui. Ils ne s'aiment pas, mais chacun fera évoluer l'autre. Le postulat est simple et lisible. Et ici, c'est logique, car l'histoire est le vecteur voire le révélateur d'autres enjeux. Cependant elle n'est jamais oubliée ou reléguée au un second plan, elle n'est pas très compliquée dans sa forme pour qu'on ne puisse pas oublier ce dont ce film parle. Néanmoins on ne devine pas qui est le coupable dans les premières minutes, loin s'en faut, la révélation de la fin m'a beaucoup étonnée. C'est très équilibré, et extrêmement bien pensé.
En effet le scénario nous montre la ségrégation appliquée au quotidien. Pas une séquence ne nous démontre pas quelque chose. Les premières nous expliquent comment un homme afro-américain est forcément suspect, et lorsqu'il est reconnu on remet toujours en doute ses capacités. La scène de l'examen du corps par Virgil est tellement édifiante qu'elle en est drôle. Et si on le considère pour l'homme qu'il est il devient une cible voire un bouc émissaire. Rajouter à cela la violente condescendance de presque tous les blancs et le portrait est complet.
Mais ce film se nuance. On s’aperçoit que des gens comme l'épouse de la victime voit les qualités de cet homme. Les policiers et certains malfrats voient les aptitudes de Virgil et les reconnaissent, ils sont gênés par les attitudes ségrégationnistes qui perdurent. je ne pense pas qu'à un seul moment ça implique pour l'ensemble de ces personnages qu'ils le considèrent comme leur égal. La preuve en est que l'un des policiers les plus confiants en Virgil fait un détour pour qu'il n'aperçoive pas une femme blanche qui s’exhibe. Cette situation embrumée ne serait pas complète sans des milices qui essaient de le tuer à cause de sa couleur de peau. C'est le tableau complexe que dessine le film. Un tableau qui laisse transparaître de grosses différences dans la manière de vivre pour un afro américain, en fonction que vous viviez dans tel ou tel état; à la campagne ou à la ville.....
Ce film sort en 1967, et il est intéressant de le replacer dans son contexte et dans la chronologie du mouvement des droits civiques américains. Ce mouvement avait pour but d'abolir la ségrégation raciale et d'obtenir une égalité des droits. Tout commence en 1955 avec Rosa Parcks et le boycott des bus d'Alabama qui s'en suit. En 1963 martin Luther King fait son fameux discours «I have a Dream» lors de la marche sur Washington. En juillet 1964 la loi Civil Right Act est adoptée. Toute forme de discrimination est interdite dans les lieux publiques. En 1965 six cents défenseurs des droits civiques partent de Selma pour rejoindre la capitale de L 'Etat Montgoméry. Ils sont arrêtes sur le pont Pettus par des policiers et des ségrégationnistes. C'est le Bloody Sunday. Les reportages ou l'ont voit la violence policière en action font vaciller l'opinion publique. Quelques semaines après des marcheur repartent et c'est au cours de cette marche que naît le terme «Black power». Et une militante blanche des droits civiques est assassinée par des hommes du KuKlux Klan.
En 1967 une partie du mouvement se radicalise et rejoint les black panther qui se sont créés fin 66.
L'année qui suivit ce film, en 1968 , le 4 Avril, Martin Luther King fut assassiné.
Évidemment c'est une chronologie minimaliste mais elle permet de nous apercevoir à quel point ce film est en phase avec son époque et à quel point il s'empare d'un sujet qui ébranle son pays.
Il met en scène un policier exceptionnel qui est Virgil Tibbs. Il est l'incarnation de l'intelligence. Il a des notions de médecine légale,bien plus avancées que le médecin, il est fin psychologue et ne se fait aucun doute sur le lieu où il est. Il est le héros dans toute son intégrité. De plus il est interprété par Sidney Poitier qui investi pleinement son personnage . Il y a une scène au début du film ou il fixe le chef de la police. Son personnage est silencieux, mais l'intensité de son regard est telle qu'elle déchire l'écran. C'est un des regards les plus puissant que j'ai vu au ciné.
Et même si je le dis rarement dans mes billets ici il est beau comme un dieu, et si je le précise c'est que je pense que c'est un choix volontaire de la réalisation. Alors Sidney poitier est toujours beau on est d'accord. Mais ici son élégance, ses costumes parfaitement taillés, ce qui se dégage de lui, entre en collision avec son partenaire le chef de police Gillepsie, interprété par Rod Steiger. Lui et son racisme crasse, il est de premier abord tout sauf dans la finesse, sa tenue de chef de la police ressemble plus a un bleu de travail qu'a un uniforme. Il est le parfait opposé de Virgil.
Se film dénonce, bien sure le racisme et ses idées préconçues. Mais plus encore il montre à quel point il reste du travail à faire. Il y a plusieurs moments où des personnes regrettent de ne pas pouvoir fouetter le policier, et à chaque fois ça fait grincer des dents. Puis il y a le maire qui regrette que le chef de la police n'ait pas tuer Virgil, comme l'aurait fait son prédécesseur quelques années au par avant. Des discours édifiants. Mais cependant le scénario n'est pas manichéen, il prend le parti de montrer aussi l’enquêteur être mené par ses idées préconçues sur de fausses pistes, et le reconnaître.
Mais ce long métrage aborde un autre thème qui est celui des droits des femmes de disposer de leurs corps en abordant le thème des avorteuses. Si au milieu de toutes les luttes du mouvement des droits civiques, les luttes féministes avaient leurs places, j'avoue être étonnée que dans ce film qui est déjà si riche on arrive encore a soulever un autre problème. La cours suprême avalisera le droit des femmes à se faire avorter qu'en 1973. les choix qui sont fait autour de l'avortement dans ce long métrage, et ce qu'ils disent de la société , sans vouloir trop en dévoiler, sont enrichissants. Il embrasse la manière dont sont considérés les femmes par les hommes, mais la personnalité du faiseur d'anges ouvre une autre réflexion. Ce film n’arrête pas de nous faire réfléchir. Et la manière dont le réalisateur met cette histoire en image, y est pour beaucoup.
Norman Jewison décide de filmer et de jouer avec les opposés. Je vous parlais des personnages, mais de la même manière il utilise les décors qui semblent toujours sales que ce soit le bureau de la police crasseux au possible, les geôles sombres ou l'utilisation de la lumière donne une impression de cloaque. Tout semble sale, sauf Virgil.
Ce qui m'a charmée est sa manière de filmer ses personnages, jouant sur les focales, les zooms, les seconds plans, pour toujours en faire apparaître un en premier plan et laisser l'autre dans le cadre mais en plus petit, ou plus flou...
avec le tandem chef Gillepsie et Virgil, ce procédé est super intéressant et poussé plus loin. Leur première rencontre se joue en champs contre champs, puis les réunissant dans un cadre un assis, l'autre debout. Mais quand ils commencent à apparaître ensemble, il y a une alternance sur le personnage sur lequel la caméra se focalisera, et qui sera derrière. Ce procédé illustre assez bien leur relation. Il y a une scène où Virgil est sur le quai de la gare sur le point de partir et où Gillepsie vient
le chercher. Elle est fascinante. D'abord car ils apparaissent toujours tous les deux dans le plan, le jeu avec les perspectives faisant varier leurs tailles celui qui est assis paraissant plus grand que celui qui est debout; puis il y a la manière de filmer les visages dont je vous parlais pendant qu'ils s'invectivent, moment ou chacun essaye de prendre le dessus sur l'autre; pour finalement s'achever sur un plan où ils sont assis sur un banc chacun à son extrémité, presque parallèle. C'est hypnotisant.
Ce film se termine par une scène de nuit dont je ne veux pas trop parler. Je dirai juste que pour moi c'est à ce moment que le titre prend tout son sens.

Ce film est riche, il est probablement un reflet très juste de son époque, et c'est pour ça que certains ne s'y sont pas retrouvés, le trouvant pas assez radicale. Mais c'est une œuvre qui soulève des problèmes avec intelligence, et qui en plus se refuse à être manichéenne. Deux films ont suivit celui-ci mettant en scène, l'inspecteur Tibbs, et je me languis de les voir, tout en me disant qu'il ne réussiront sûrement pas à atteindre la richesse de celui-ci.

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