Cronos

by - mars 20, 2018



Au XIVe siècle, un alchimiste enferme le secret de l'éternité dans une petite boite. Plus de six siècles après, en 1997, un antiquaire est sur le point de libérer cette force inconnue.

Cronos - 3 Décembre 1993 - Réalisé par Guillermo Del Toro

Quand Guillermo Del Toro était jeune, on était loin du géant d'aujourd'hui, c'était un enfant frêle, chétif, blond aux yeux bleus, un petit « Rutger Hauer » selon c'est dire, ce qui est très loin des standards locaux à Guadalajara. Un physique qui a hélas fait connaître très tôt à notre jeune mexicain, la cruauté de ses semblables, bousculé, battu et harcelé, il s'est souvent retrouvé seul. Mais lorsque a l'age de 4 ans, son père gagne à la loterie, son existence change, celui qui faisait des rêves éveillés, peuplés de monstres et d'étranges créatures, se plonge dans la littérature et dévore tout ce qui lui passe sous la main, du plus grand des classiques, aux nombreuses encyclopédies qui se trouvent chez lui. Il développe alors son goût pour l'art, la peinture, la sculpture ainsi que tout ce qui touche à l'anatomie. Il lit aussi des comics, des bd d'horreur et découvre les classiques des monstres universal, devenant fou de certains d'entre eux, comme la créature du lac noir, le monstre de Frankenstein, et le fantôme de l'Opéra qu'il dessinera de manière compulsive en étant jeune.

Dans les monstres, Guillermo Del Toro y trouvera ce qui lui manque, un point d'attache avec notre monde, trouvant dans ces êtres, un monde qui lui ressemble et qui lui correspond, ou comme eux, il est imparfait. « Les saints patrons de l'imperfection » l'accompagne et l'ont accompagné pendant toute sa carrière.C'est tel quel, avec ses faiblesses et ses défauts, mais avec des qualités, qu'a l'age de 21 ans, Guillermo del Toro commence à travailler sur « Cronos ». Une relecture au combien ingénieuse de la figure vampirique.



« In 1536, fleeing from the Inquisition, the alchemist Uberto Fulcanelli disembarked in Veracruz, Mexico. Appointed official watchmaker to the Viceroy, Fulcanelli was determined to perfect an invention which would provide him with the key to eternal life. He was to name it... the Cronos device. 400 years later, one night in 1937, part of the vault in a building collapsed. Among the victims was a man of strange skin, the color of marble in moonlight. His chest mortally pierced, his last words... Suo tempore. This was the alchemist. » 


Jesus Gris vie paisiblement à Mexico, avec sa femme Mercedes et semble heureux de son activité d'antiquaire. Il partage aussi une très forte amitié avec sa petite fille Aurora, une jeune fille orpheline quasi-mutique. Tous les deux sont inséparables, Aurora par exemple n'hésite pas à suivre son grand-père à son travail et à le regarder travailler. C'est ainsi qu'au cour d'un jour comme les autres, Jesus Gris découvre dans l'une des statuettes de son officine, un étrange artefact ! Son œil expert hésite, est-ce un œuf ou un scarabée ? Tout ce dont il semble être sur, c'est qu'il est fait d'or et qu'il ressent une étrange attirance pour cet objet. Quand il examine plus attentivement, sous l’œil d' Aurora, il découvre une molette sur le coté et remonte ainsi l'objet, d'un coup des pattes se déploient, puis des dards, pour enfin lui agripper la main et s'enfoncer profondément dans lui. Cet incident, Jesus Gris le minimise, pourtant cet incident va le changer profondément, le rajeunir et lui instiller une soif de sang insatiable et inextricable …

Au départ le scénario du film était beaucoup plus fou, beaucoup plus exalté, à base de clowns vampires qui pissaient dans des ruelles, et c'est comme ça que Guillermo Del Toro le fit lire à Bertha Navarro, sa future productrice pour Cronos. Cette rencontre déterminante pour son avenir (Elle fut la productrice de L'Echine du Diable et du Labyrinthe de Pan) eu lieu sur le tournage du film « Cabeza de Vaca ». Après la création de deux courts métrages « Dona Lupe » et « Geometria », puis un apprentissage auprès de Dick Smith pour apprendre l'art des maquillages d'effets spéciaux, il se retrouve en charge avec son acolyte Rigo Mora des maquillages sur le tournage du film de Nicolas Echevarria. Une expérience compliquée, mais son abnégation et son sérieux tape dans l’œil de Bertha Navarro qui souhaite avec Guillermo Navarro produire son film. Ce fut le point de départ d'un long chemin de croix, qui accouchera d'un film à l'image de son auteur, avec du cœur !

Ce qui est étrange avec « Cronos », c'est que je l'ai découvert après avoir vu un grand nombres de fois chacun de ses films (hormis The Shape of Water), de ce fait l'écart qualitatif à mes yeux est immense entre ce film et les autres. Pourtant c'est un film d'une sincérité à toute épreuve, qui transpire toute la sensibilité de cet artiste et qui a bien des égards pose les bases solides d'une carrière acquise aux monstres et autres obsessions qu'il partage ici avec nous. Une première histoire surprenante, loin de ses monstres préférés (La créature de Frankenstein ou celle du Lac Noir), qui revisite le mythe du vampire de la plus originale des façons, par l'intermédiaire d'un appareil mécanique, le Cronos.

Le Vampire à souvent pris moult forme au cinéma, de la plus classique avec le « Nosferatu » de Murnau, au baroque « Dracula » de Coppola en passant aux vampires délurés de « What we do in the shadow » des néo-zélandais Waititi et Clement. Tous ont en commun, a peu de choses près de traiter de façon littérale la figure du « Vampire », avec ce que cela implique de victimes et de personnes qui deviennent vampires ou non, assujettis à un maître, le vampire qui les a mordu! Dans le scénario que nous concocte Del Toro, le vampire prend l'apparence d'un objet, un mécanisme venu de loin qui concentre toute l'essence de ce qu'est un vampire, la possession de l'autre, l'immortalité, la jeunesse éternelle et cette insatiable soif de sang. Et l'on trouve ici dans cette évocation, deux thèmes qui parcourront la filmographie du réalisateur, le choix et notre rapport au passé, qu'il soit attaché à un lieu ou un objet! 

Jesus Gris, le personnage principal, change du jour au lendemain, l'appareil lui apporte une force nouvelle, de la vigueur et une vie sexuelle qui le font rajeunir. Il ressent des choses qu'il n'avait plus sentit depuis fort longtemps et qui le trouble. Le passé tape à la porte du vieil homme qui se voit offrir « la vie éternelle », mais à quel prix ? C'est ce qui va le torturer pendant une heure trente, pensant au temps passé et a ce que lui offre une vie sans fin, sauf que les contreparties sont lourdes, à la hauteur du damné qu'il devient. Doit il succomber au mal qui le ronge ? Doit il boire du sang pour survivre ? Et doit il laisser les siens, dont sa femme et la petit Aurora au profit d'un mécanisme dont il ne connaît au final que peu de choses. Posant au final cette constatation sans faille, que l'on ai celui qu'on choisit d’être et ça quelque soit le choix que l'on fait et comme le feront plus tard Ofélia, Hellboy, Blade ou Elisa …

On retrouve aussi cette idée de vie maudite avec le titre du film « Cronos » ! Cronos dans la mythologie grecque, c'est le fils de Gaia et de Ouranos, il est aussi le roi des Titans, selon la théogonie d'Hésiode. Il existe cependant une version différente de Cronos, que l'on trouve dans la tradition orphique. L'Orphisme était un courant spirituel (religieux) alternatif qui a grandi en marge de la civilisation grecque.Sa pratique qui vous mettez au banc de la société, était aussi une façon de contester l'ordre établi. Il présente ainsi une théogonie légèrement différente, ou l'Homme née d'un sacrifice, doit se soumettre à un « Cycle de Réincarnation » pour purifier son âme. Et Jesus Gris est à mon sens l'incarnation de ce courant là, il choisit d'activer le mécanisme, de souffrir, de mourir et de revenir à la vie . Un choix que lui seul doit faire, pour sortir de cette spirale et retrouver un semblant d'humanité.

Si les monstres (Le vampire), les mécanismes (le cronos) et les insectes, obsessions du cinéaste sont présents dans le film, l'une d'elles nous saute aux yeux, c'est l'alchimie et cela des le prologue où il fait référence à un certain Uberto Fulcanelli alchimiste de renom. Ce patronyme n'est pas cité au hasard, Fulcanelli est le nom d'un alchimiste français dont l'identité est incertaine et qui sous ce nom pu publier deux œuvres décrivant les symboles alchimique de divers monuments français. Mais faire référence à l'alchimie c'est aussi évoquer d'une troisième façon la vie éternelle en faisant du « Cronos » l'équivalent de la pierre philosophale tant recherchée par les disciples de cette pratique. Et c'est aussi d'une manière visuelle que Guillermo del Toro y fait référence, en utilisant les trois couleurs du creuset alchimique, le rouge, le noir et le blanc, qui symbolise les différentes étapes vers la conception de « La pierre philosophale » !

Cronos c'est un peu de tout ça pour son auteur, sa « pierre philosophale » à lui ! Bon c'est parfois un peu trop, car les nombreuses influences se bousculent un peu partout et que ça ressemble parfois à un menu best of trop lourd, sauf que le film regorge de bonne idées ! Pour une première réalisation, c'est plutôt pas mal, il sait ce qu'il veut raconter et il possède déjà un œil bien affûter, sa caméra ne nous perd jamais. Hélas le rythme est perfectible, le montage est parfois hasardeux, mais des qu'il mets le nez dans « le monstrueux » il n'y a que de la magie et une sorte de poésie macabre qui s'en dégage ! Du choix de la lumière (Merci Guillermo Navarro) qui nous entraîne dans les ténèbres avec Jesus Gris, aux choix des couleurs, subtile mélange entre du rouge, du blanc, du noir, du bleu et du jaune en passant par les maquillages qui nous transforme le fringant Federico Luppi en un être de la nuit, mystérieux et charismatique ! C'est un film de vampire qui étonne du début à la fin, qui n'hésite pas à filer la métaphore et à rompre le ton horrifique de manière aussi impromptu qu'efficace par un humour noir piquant ! Et c'est porté par un casting hétéroclite très talentueux, entre Ron Perlman fabuleux de cynisme, Claudio Brook insaisissable mort-vivant, Tamara Shanath mutique et attachante Aurora, seul brin de soleil de l'immense Federico Luppi qui campe avec maestria son personnage de vampire … 

Les bases d'une carrière "Monstrueuse" ! Prometteur forcément ... 

Cronos par Martin Ansin

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