Barberousse

by - août 30, 2017


Début 19ème siècle. De retour à Edo après trois ans d'études à Nagasaki, le jeune docteur Noboru Yasumoto est décidé à y faire une brillante carrière. Il rêve d'une nomination dans l'hôpital du Shogunat. Sa connaissance de la médecine occidentale et ses origines le destinent aux plus hautes sphères médicales. Mais sa première affectation l'envoie dans un quartier très pauvre de Tokyo, à la clinique de l'intransigeant Dr Niide dit "Barberousse". Égoïste et arriviste, le docteur est mécontent d'être aux ordres d'un médecin dans un endroit qui ne correspond pas à son diplôme et à son ambition. Mais peu à peu, Yasumoto surmonte son amère déception et s'attache aux malades et à son étrange patron. Barberousse est un médecin atypique au cœur pur entièrement dévoué à la cause des plus pauvres. En fréquentant les laissés pour compte de la société, Noboru s'humanise...
Barberousse – 3 Avril 1965 - Réalisé par Akira Kurosawa

« Poverty's a political problem they say. But what has politics ever done for the poor? Has a law been passed to get rid of poverty and ignorance? »

Cinquante deux ans ont passé depuis la sortie au japon de « Barberousse » et Akira Kurosawa a encore eu le regard juste sur son époque et sur ce qu'allait être le monde de demain. Un monde ou ne donne pas les moyens à son école de fonctionner correctement, ou l'on supprime 5 euros d'APL a des étudiants, ou les personnes dans le besoin sont des assistés, ou le personnel soignant est tellement a bout que les suicides se multiplient et ou l'on empêche des migrants de se nourrir et boire quand d'un autre coté on ne pense que compétitivité, facilité de licenciement, plafonnement des indemnités prud’homales et limitation dans le temps de l'assurance chômage! Alors comment peut on faire preuve d'humanité dans une société qui n'a plus le nom que d'humain ? Si ce n'est par l'altruisme le plus profond et le don de soi ! C'est ce que Akira Kurosawa développe ici, pendant 3 heures, à l'ombre du docteur Kyojio Niide plus communément appeler « Barberousse » !

Noboru Yasumoto est un jeune docteur qui vient de finir ces études à Nagasaki et qui ambitionne pour la suite de sa carrière, de devenir le médecin personnel du shogun. Sauf qu'a sa grande surprise, il est affecté au dispensaire local et se retrouve face à un monde qu'il n'avait pas choisi, celui de la pauvreté. Il découvre lors de son arrivée le dispensaire, que le docteur Mori lui fait visiter en détail, non sans une pointe de cynisme, soulignant l'odeur des pauvres et la dureté de leurs métiers. Il lui raconte aussi les conditions qu'imposent « Barberousse », l'intransigeant maître de ces lieux ! Lorsqu'il le rencontre, l'accueil est froid, mais il lui montre de l'attention, un altruisme étrange pour quelqu'un qu'on lui a dépeint comme un tyran. Mais s'estimant malgré tout floué par cette affectation, Yasumoto décide de faire ce qui est possible pour que « Barberousse » le renvoie, en commençant par refuser de porter les habits de médecin qu'on lui donne à son arrivée …


Pour Akira Kurosawa c'est la fin d'une ère et cela sur bien des plans. Tout d'abord ce film marque la fin de sa collaboration fructueuse avec son acteur fétiche Toshiro Mifune, c'est aussi la fin de son contrat d'exclusivité avec le studio « Toho » et son dernier film en noir et blanc. Mais ce n'est pas pour autant la fin de Kurosawa et ça il le prouve en ajoutant à son immense filmographie, un nouveau jidai-geki, son genre phare, une œuvre somme, un chef d’œuvre qui se nomme « Barberousse » !

Ce film est l'adaptation d'un roman, celui de Shūgorō Yamamoto intitulé « Akahige Shinryotan » sortie en 1958. Un auteur qu'il retrouve après avoir adapté « Jour de Paix » avec le film « Sanjuro » trois ans auparavant. Et pour ça, il s'entoure à nouveau de ses fidèles collaborateurs, comme Hideo Oguni, Ryūzō Kikushima et un nouveau en la personne de Masato Ide qu'il retrouvera sur « Ran » et « Kagemusha » quelques années plus tard. Si le film se nomme « Barberousse », le vrai héros du film, la figure principale c'est Yasumoto ! L'histoire principale se concentre sur lui, sur son insolence et sa vanité, des valeurs contraire à celle que prône son chef. Et tout consiste à montrer comment il va peu à peu devenir quelqu'un de meilleur et surtout de plus attentionné pour ses patients. Un changement que le personnage de « Barberousse » accompagne tout au long du film, non pas sans quelques réflexions bien senties, mais par l'exemple ! Une abnégation qui touche fortement notre jeune médecin, tout comme le destin de plusieurs patients, qui finiront de lui faire prendre une voie différente, plus simple, mais plus noble d'esprit !

Un récit emprunt de l'humanisme cher à Akira Kurosawa qui lui permet de développer plusieurs thèmes. Celui du « héros », de la relation « maître/disciple », de la transmission entre les générations et sur la maladie comme conséquence de la pauvreté et de l'ignorance. On retrouve donc deux formes de héros, celui plus classique et valeureux avec « Barberousse », mais aussi le héros du quotidien avec la figure du médecin (Attention pas le médecin moderne, qui passe ses patients à la file sans vraiment t'ausculter et qui ne fait que prendre ton argent). La relation Barberousse/Yasumoto, similaire a celle entre un élève et son sensei rythmera le film et Kurosawa met en parallèle cela avec le fait de transmettre ce que l'on sait à l'autre ! Une transmission inter-générationnelle évidente pour le réalisateur et que ses personnages mettent en pratique. Ce qui nous amène a parler du fond du film, celui qui est mis en exergue par « Barberousse » ! Ce médecin se consacre corps et âme à son métier et fait ce qu'il peut pour soigner ses malades, sauf qu'il n'est pas dieu et qu'il sait que c'est un combat de longue haleine qu'il ne peut mener seul. Une critique sans concession envers l'élite de son pays qui ne se préoccupe pas pour lui de la pauvreté, un constat amer qu'on constate de nos jours et que Kurosawa développera encore plus dans le film qui suivra « Dodes'kaden » !

En 1963 avec « Entre le ciel et l'enfer », Akira Kurosawa bat une troisième fois son record personnel au box office japonais, encore mieux c'est le film japonais qui a le plus de succès cette année là. l'Empereur comme on le nommait à donc eu les moyens qu'il désirait pour montrer à l'écran ce qu'il voulait (Décors grandeurs natures, bois vieux d'un siècle, costumes faits mains et vieillis avant le tournage) ! Le résultat est magnifique. Le réalisateur maîtrise son film du début à la fin et rythme idéalement le récit malgré la durée de trois heures. Un équilibre parfait entre rébellion et émotion, froideur et candeur, ou encore entre la vie et la mort. Une narration qui constamment se répond, par un habile jeu de miroir, ou Kurosawa alterne avec des moments de vies, des actes de médecines et des scènes plus tragiques et spectaculaires.


Puis que ça soit par le mouvement qu'il instille dans chaque scène, ou par la composition de ces cadres, c'est toujours pensé avec une extrême minutie, l'image fourmille de détails et rien n'est là par hasard. On peut ajouter à ça le travail des deux chefs opérateurs, Asakasu Nakai et Takao Saito, qui contribue à cette perfection visuelle, par ce joli noir et blanc légèrement vaporeux, voir doux, qui apporte cette lumière dans l'obscurité. Et il y a des scènes qui sortent du lot; la rencontre entre Yasumoto et Oyumi ou Akira Kurosawa raconte à la fois les traumatismes qu'Oyumi a subit, mais aussi la menace qu'elle représente désormais, avec l 'utilisation de la longue focale et une composition millimétré, écrasant la profondeur pour mieux nous emprisonner comme Yasumoto ! On trouve aussi la scène de bagarre ou « Barberousse » se bat avec une douzaine d'hommes à la solde d'une maquerelle qui ne veut pas laisser une petite fille se faire soigner. Une scène qui a pris de l'ampleur par rapport au livre, mais qui bénéficie de la maestria de Ryu Kuze pour la chorégraphier, sur la science du cadre de AK et sur les capacités de pratiquant d'art martiaux de Toshiro Mifune. Ou encore cette scène ou Yasumoto entend pour la première fois, le dernier souffle d'un mort, une scène dure, éprouvante et tétanisante de réalisme grâce notamment au travail sur le son.

Quant au casting, c'est un sans faute ! Yuzo Kayama joue l'apprenti Yasumoto. Il délivre une partition juste et se montre l'égal de son illustre aîné Toshiro Mifune. Jeune chien fou pendant une première partie, ou l'on sent le bouillonnement intérieur qui l'anime, il se calme progressivement, son visage devient alors plus sur et bienveillant. Toshiro Mifune qui signe ici son dernier film pour Akira Kurosawa incarne le héros parfait, magnétique et charismatique, qui ne laisse passer que quelques failles ! Un personnage attachant ou l'acteur fait preuve d'un calme et d'une justesse à toute épreuve, alternant les attitudes et sentiments avec aisance. On trouve aussi Tsutomu Yamasaki incarne le touchant Sahachi, Reiko Dan c'est Osugi, Yoshio Tsuchiya le Docteur Mori, Kyoko Kagawa qui joue Oyumi (la mante religieuse), excellente dans son rôle ; Terumi Niki qui joue Otoyo vous brise le cœur par son empathie, sa délicatesse et sa force, tout comme Yoshitaka Zushi dans le rôle du petit Choji, mendiant chapardeur instantanément attachant. 

Droit, profond et humaniste, tel est la voie de Akira Kurosawa ... 


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